Le Soudan se trouve à la croisée des chemins. Alors que le conflit armé continue d’épuiser les ressources du pays et de diviser son territoire entre deux autorités, le « gouvernement de la paix et de l’unité » issu de l’« Alliance soudanaise de refondation » (Tasis)  se présente comme un cadre visant à redéfinir l’État soudanais en profondeur. Cette vision ne perçoit pas la crise actuelle comme un simple affrontement militaire entre deux forces armées, mais comme la conséquence inévitable d’un dysfonctionnement structurel persistant depuis l’indépendance : l’accaparement du pouvoir et des richesses par une élite centrale au détriment des régions marginalisées.

Les documents de « Tasis » et sa charte constitutionnelle placent la réalisation de la paix intérieure et de la justice sociale au rang de priorités absolues. Toutefois, le défi majeur réside dans la traduction de ces concepts en une réalité tangible et dans l’élaboration d’une voie politique réaliste, susceptible d’ouvrir la porte à la paix avec les forces armées et le gouvernement de Port-Soudan, afin de mettre fin à la division et de préserver l’unité du Soudan.

L’architecture de la justice sociale et d’une paix durable

Dans les zones sous son contrôle, la stratégie du « gouvernement de refondation » repose sur la résolution des griefs du passé à travers trois axes principaux :

Premièrement, le fédéralisme et la répartition des richesses : l’instauration d’une véritable décentralisation diviserait le Soudan en régions constitutionnelles dotées de larges prérogatives législatives et exécutives. Parallèlement, le mécanisme de partage des ressources nationales serait restructuré de manière à ce que les revenus issus de l’or, du pétrole et de l’agriculture soient prioritairement affectés au développement des communautés locales du Darfour, du Kordofan et du Nil Bleu, avant d’alimenter le trésor central. Deuxièmement, la gestion de la diversité et de la citoyenneté sans discrimination. Cela passe par l’adoption d’un modèle d’État civil démocratique fondé sur l’égalité des citoyens et par la dissociation des identités culturelles, ethniques et religieuses des institutions de gouvernance, afin de faire barrage aux discours de haine et à la polarisation tribale.

Troisièmement, par le biais d’administrations civiles et de la réforme des services publics ; en effet, combler le vide administratif dans les États, grâce à des conseils de gouvernance civile locaux chargés de relancer les hôpitaux, les écoles ainsi que les réseaux d’eau et d’électricité permettrait de transformer une stabilité purement sécuritaire et temporaire en une stabilité sociétale tangible.

Les voies possibles vers la paix avec l’armée et Port-Soudan

La situation entre les deux parties semble marquée par une rupture totale et une logique de confrontation où le gain de l’un équivaut à la perte de l’autre : l’armée perçoit « Taqaddum » et ses alliés comme la vitrine politique d’une force rebelle, tandis que le gouvernement de « Taqaddum » voit dans l’autorité de Port-Soudan le prolongement de l’hégémonie de l’institution militaire et du mouvement islamiste. Malgré cette impasse, il existe des opportunités de bâtir un terrain d’entente pour la paix en abordant les questions en suspens selon des approches spécifiques :

1/ Le dilemme de l’« armée unifiée » (réforme du secteur de la sécurité) :

Le gouvernement de « Taqaddum » prône la création d’une « nouvelle armée nationale professionnelle », une proposition qui suscite une extrême sensibilité au sein de l’institution militaire officielle. Pour ouvrir une véritable voie de négociation, il est nécessaire de dépasser les idées de « démantèlement de l’armée » ou d’« absorption des mouvements » au profit d’un plan structurel de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR). Ce plan doit reposer sur une doctrine militaire totalement dissociée de toute activité politique ou commerciale, et garantir une intégration équilibrée reflétant la diversité soudanaise, sans pour autant exclure les cadres professionnels de l’armée régulière.

2/ Dissocier les volets humanitaire et politique :

L’accord sur des couloirs humanitaires (tels que l’ouverture de points de passage frontaliers et la sécurisation des lignes de ravitaillement traversant les lignes de front) constitue la mesure de renforcement de la confiance la plus urgente. En effet, parvenir à une trêve humanitaire sous parrainage international ou régional (plateforme de Djeddah ou IGAD) permettrait d’alléger les souffrances de millions de personnes déplacées et de jeter les bases de protocoles de cessez-le-feu durable supervisés par des observateurs indépendants.

3/ Une voie politique civile parallèle :

La prise de conscience, par les deux parties, de l’impossibilité d’une victoire militaire totale impose de s’asseoir à une table de négociation politique inclusive, associant toutes les forces civiles et sociales. L’objectif est que le règlement ne se limite pas à un partage bilatéral du pouvoir entre généraux, mais instaure une période de transition dirigée par des technocrates indépendants, au terme de laquelle le pouvoir serait remis à un gouvernement élu.

4/ Justice transitionnelle et obligation de rendre des comptes :

Aucun règlement ne peut perdurer sans un processus sérieux de justice transitionnelle garantissant la réparation des préjudices subis par les victimes et l’obligation pour les auteurs de crimes de guerre quel que soit leur camp de répondre de leurs actes. L’adoption, par un gouvernement fondateur, d’une stratégie claire de coopération avec les mécanismes de défense des droits humains et les procédures judiciaires équitables en rupture avec la culture de l’impunité constitue la seule voie, tant éthique que politique, pour rassurer la population soudanaise sur le fait que la paix ne se résume pas à un simple pacte d’amnistie entre les belligérants. La justice sociale ne saurait être un simple slogan dissocié de la fin de la guerre ; la paix avec le gouvernement de Port-Soudan ne s’obtiendra ni par l’usure militaire ni par l’imposition de légitimités fondées sur le fait accompli. La véritable force de la vision du mouvement « Tasis » (Fondation) réside dans le courage dont il fait preuve pour consentir à des concessions nationales substantielles et pour adhérer à un projet soudanais inclusif, mettant fin à la multiplicité des armées et instaurant un nouveau contrat social garantissant à tous les Soudanais un État fondé sur la citoyenneté et la paix.

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