Depuis l’indépendance du Soudan en 1956, la gouvernance est restée prisonnière d’une mentalité centralisée, qui perçoit l’État comme un butin à se partager entre quelques élites, géré par l’exclusion plutôt que par la participation, et par le favoritisme plutôt que par la justice. Au lieu d’être le point de départ de la construction d’une nation inclusive, l’indépendance s’est transformée en un projet de monopole politique et d’hégémonie culturelle et économique, dont le prix a été payé par de vastes régions du Soudan, reléguées à une position marginale permanente, exclues des plans de développement et du système des droits.
Certaines communautés se sont vu refuser leurs droits constitutionnels les plus fondamentaux, notamment le droit à l’éducation et aux services. Le pétrole extrait au Kordofan est acheminé vers le nord, à Khartoum. Les fils des régions marginalisées sont enrôlés de force dans des guerres et meurent par milliers dans des conflits absurdes. L’État néglige même de fournir les services les plus élémentaires aux familles des martyrs, tels que l’éducation et une vie digne. Les ressources du Darfour, du Kordofan et du Nil Bleu ont été pillées pour construire des institutions étatiques et des entreprises stratégiques à Khartoum et dans le Nord. La plupart des régions marginalisées ont été laissées à l’abandon, plongées dans l’ignorance et le sous-développement, privées des ressources et des infrastructures nécessaires à un niveau de vie minimal. Le gouvernement central a continué de reproduire les mêmes élites et de perpétuer les privilèges, tandis que des régions entières étaient confrontées à la pauvreté, à l’ignorance, à l’isolement, voire à des guerres successives qui étaient, en substance, l’expression de l’échec de l’État centralisé.
De cette injustice historique, et comme conséquence directe de l’incapacité de l’État à promouvoir un sentiment d’égalité citoyenne, est né le besoin d’un gouvernement fondateur – non pas un gouvernement intérimaire, mais un gouvernement capable de redéfinir l’État lui-même et de panser les profondes blessures infligées par des décennies de marginalisation et d’exclusion. Ce gouvernement doit croire que le Soudan ne peut se construire à partir de Khartoum seulement, que la justice est indivisible et qu’il ne peut y avoir de paix durable sans une véritable réparation pour les populations périphériques qui ont si longtemps souffert.
Le « Gouvernement fondateur » représente une opportunité historique, non seulement pour surmonter la crise, mais aussi pour forger un nouveau contrat national. Ce contrat garantit l’égalité des droits et restructure l’État afin que l’appartenance régionale ou tribale ne soit plus un gage de pouvoir ou de privilèges. C’est un moment charnière qui ne tolère ni demi-mesures ni tentatives de dissimuler les dérives de l’État centralisé.
Le Gouvernement fondateur a été établi sur des fondements nationaux justes, ouvrant la voie à un Soudan nouveau : un Soudan non contrôlé par le tribalisme, ni gouverné par une élite déconnectée du peuple, mais par des institutions nationales qui protègent les droits, répartissent équitablement les richesses et représentent véritablement toutes ses composantes.
Le Gouvernement fondateur réussira, en peu de temps, là où les élites politiques traditionnelles ont échoué tout au long de l’histoire du Soudan indépendant. Pour la première fois, il est parvenu à abattre les barrières psychologiques et politiques entre les communautés soudanaises et à initier des discussions authentiques et courageuses sur des questions que les régimes successifs ont longtemps éludées. Le gouvernement a résolument et clairement adopté la question des relations entre religion et État, ainsi qu’entre l’État et l’identité nationale, comme des éléments essentiels à la construction d’un nouveau contrat social respectueux du pluralisme, garantissant les libertés et protégeant la dignité de tous, sans exclusion religieuse ni culturelle.
Dans une démarche inédite, les consultations de la coalition gouvernementale fondatrice ont permis d’intégrer le commandant Abdel Aziz al-Hilu, chef du Mouvement populaire de libération du Soudan-Nord (SPLM-N), qui a milité pendant près de trente ans pour la laïcité de l’État et la nécessité, pour l’État soudanais, de se fonder sur des principes supraconstitutionnels garantissant l’égalité et l’application de la justice et du droit à tous, et non une tutelle religieuse ou idéologique. Cette avancée politique et intellectuelle n’aurait pas été possible avec l’ancienne mentalité qui, fuyant la confrontation véritable avec les racines de la crise, se contente de politesses superficielles ou d’un apaisement passager.
Le lieutenant-général Mohamed Hamdan Dagalo, fils de Bédouin ayant grandi en marge de la société et fondateur des Forces de soutien rapide (FSR), incarnait peut-être de façon frappante ce bouleversement des rapports de force, réussissant là où nombre d’élites instruites et privilégiées de Khartoum avaient échoué. Grâce à son sens politique aigu et à sa vision nationale progressiste, il a su bâtir une force militaire efficace à partir de rien, transcendant les clivages tribaux et imposant une nouvelle donne sur la scène nationale.
Ce rôle s’est clairement manifesté lors de la guerre du 15 avril 2023, lorsque le conflit armé a éclaté suite à une tentative de coup d’État militaire. Ce coup d’État, planifié au sein même de l’armée par des éléments affiliés au mouvement islamiste, visait à écraser la révolution soudanaise, à éliminer les FSR et à anéantir les acquis de la révolution populaire soudanaise pour la liberté, la justice et une vie digne.
À ce moment-là, les FSR ne se sont pas contentées d’être une simple milice, mais une force qui a farouchement résisté à toute tentative de saper les acquis de la révolution. Ils ont défendu la cause d’un État civil et le retrait des militaires de la vie politique à un moment crucial où l’on attendait des élites traditionnelles qu’elles défendent ces principes. Or, elles ont choisi le silence ou la complicité. Ainsi, le mouvement politique au Soudan ne se comprend plus uniquement du point de vue de l’élite, mais aussi de celui du changement émanant des marges, et de la capacité des populations périphériques à renverser l’hégémonie et l’arrogance du centre politique et historique.
L’histoire a démontré que les projets fondés sur le tribalisme ou les quotas régionaux ne produisent que des États paralysés, incapables de progresser. Cependant, lorsque le nationalisme transcende le tribalisme, le projet de nation commence à prendre forme. Le nationalisme ici n’est pas du fanatisme, mais une identité politique unificatrice qui transcende les liens du sang et les affiliations étroites, forgeant une entité qui englobe tous les individus.
Amen K.
